Creative / Ethical Design Studio

[Interview] Yannick Bole-Richard : « Réconcilions le numérique avec le vivant »



Après 18 ans à la tête de l’agence web Révélateur, Yannick BOLE-RICHARD décide en 2023 de se consacrer pleinement à l’accompagnement des entreprises, associations et collectivités dans leur transformation numérique responsable. Aujourd’hui consultant NR, formateur / animateur des Fresques du Climat1 et du Numérique2, et président du CJD Bourgogne Franche-Comté3, il accompagne les organisations pour repositionner la technologie là où elle a du sens.

Ce n’est pas un virage à 180 degrés récent. Il y a une dizaine d’années, ses lectures lui font prendre conscience des chaînes de valeurs à revoir. Depuis, Yannick a changé son mode de vie personnelle mais aussi professionnelle. À travers son media « De la Tech à la Terre », il explore les impacts environnementaux, sociaux et sanitaires de nos usages numériques, et partage aussi les témoignages d’acteurs de la transition du secteur du numérique. Aujourd’hui, l’intervieweur devient l’interviewé ツ

Peux-tu retracer ton parcours, et notamment comment s’est opéré la transition après près de 2 décennies à la tête de ton agence digital ?

J’ai eu la chance de faire mes études dans le domaine du web au début des années 2000, à une époque où l’on parlait encore de « multimédia ». C’était la grande mode des start-ups, et nous étions poussés, dès la sortie des études, à créer nos propres structures. C’est ainsi qu’en 2006, j’ai fondé mon agence web. Nous avons grandi progressivement, recrutant graphistes et développeurs, et nous sommes allés jusqu’à créer une filiale au Canada de 2015 à 2019 par opportunité d’un collaborateur qui souhaitait s’installer outre-Atlantique.

À cette époque, on entend de plus en plus parler de « green IT ». Cependant, notre tournant a commencé bien avant. Dès 2015, nous avons pris conscience, au sein de l’agence, de nos impacts environnementaux. Nous avons commencé à nous former à l’éco-conception, cherchant à développer des sites plus sobres et plus économes en ressources et en énergie, même si tous nos clients n’étaient pas encore prêts pour cette démarche.

L’arrivée du Covid-19 et les années qui ont suivi ont été l’élément déclencheur d’un besoin de changement plus profond. J’ai ressenti le besoin d’aspirer à autre chose, de redonner du sens à mon métier. J’ai démarré une seconde activité de conseil et de formation il y a 6 ans, avant de m’y consacrer pleinement en 2024 après avoir cédé l’agence. Mon objectif aujourd’hui est simple : repositionner le numérique au bon endroit, dans une société ultra-numérisée où il pose souvent plus de problèmes qu’il n’en résout, qu’il s’agisse d’enjeux climatiques et sociaux, de souveraineté ou de cybersécurité.

Tu évoques une prise de conscience dès 2015. Quel a été le catalyseur de ce changement ?

Le déclic est venu de mes nombreuses lectures. J’ai ressenti un profond désalignement entre mes valeurs personnelles et l’impact réel de mon métier de l’époque. Entre 2019 et 2021, des ouvrages comme « L’enfer numérique » de Guillaume Pitron ou « La fabrique du crétin digital » de Michel Desmurget ont été de véritables claques. Ils m’ont fait réaliser que l’enjeu dépassait largement le cadre strict du numérique : il s’agit de l’exploitation des ressources et de l’impact de l’activité humaine sur le dérèglement climatique.

J’ai alors eu une soif de connaissances immense. Je me suis documenté auprès de précurseurs comme Frédéric Bordage et j’ai adhéré à l’association Green IT. Cette démarche n’est pas restée théorique : nous avons formé nos équipes, remis en question nos infrastructures d’hébergement, et entamé une démarche RSE complète qui nous a menés à être les premiers labellisés LUCIE 260004 en Bourgogne-Franche-Comté en 2020.

Ce qui m’importe désormais, c’est de sensibiliser le plus grand nombre à ces impacts souvent invisibles.

En 2022, tu as testé la semaine de 4 jours au sein de ton agence. Peux-tu nous faire un retour sur cette expérience de « slow business » ? Est-ce un modèle que tu poursuis aujourd’hui dans ton activité de consultant ?

La notion du temps est fascinante, presque philosophique. Pour nous, la semaine de 4 jours n’était pas une réduction du temps de travail, mais une réorganisation : nous faisions nos 35 heures sur 4 jours. N’ayant pas les reins financiers d’une entreprise comme LDLC pour passer à 32 heures payées 35, nous avons opté pour cette redistribution avec l’accord des équipes.

L’influence du CJD, dont je suis membre depuis 11 ans, a été déterminante dans cette approche consistant à considérer l’entreprise comme un laboratoire d’expérimentation pour prendre soin de l’humain. Nous avons mis en place des « journées libérées » (le lundi ou le vendredi) avec un planning établi 15 jours à l’avance pour assurer une continuité de service.

Le bilan a été globalement très positif en termes de qualité de vie et de bien-être, bien qu’un point négatif soit apparu : la fatigue et la déconcentration possibles dues à des journées de travail plus denses.

Aujourd’hui, dans mon activité solo, il m’est plus difficile de m’imposer cette discipline, car les impératifs de formation tombent souvent le vendredi, mais je ne perds pas espoir de retrouver cet équilibre !

« Sortir de la dépendance aux GAFAM est un effort réel et un temps long […] L’erreur serait de vouloir tout changer brutalement. Une transformation, numérique ou autre, se prépare, s’analyse et doit surtout accompagner l’humain. »

Yannick BOLE-RICHARD / Consultant NR

Nous avons toutes et tous des injonctions entre nos valeurs et nos métiers, notamment dans le numérique. Exemple banal du smartphone : tu es toi-même passé au Fairphone tout en continuant à travailler sur Windows et utiliser des IA. Comment gères-tu ces contradictions ?

Le mot-clé est l’humilité. Nous aurons des injonctions toute notre vie. Sortir de la dépendance aux GAFAM est un effort réel et un temps long. Il m’a fallu 3 mois pour m’habituer à l’ergonomie de mon Fairphone5 après des années sur iPhone. Apple est d’ailleurs passé maître dans l’art de rendre la sortie de son écosystème difficile.

L’erreur serait de vouloir tout changer brutalement. Une transformation, numérique ou autre, se prépare, s’analyse et doit surtout accompagner l’humain. Je préfère une progression raisonnée à une paralysie par culpabilité.

Les IA Génératives sont souvent critiquées pour leurs impacts environnementaux. Tu proposes des formations pour déployer ces outils dans les organisations. Comment concilies-tu ces activités avec tes valeurs de numérique responsable ?

J’ai beaucoup hésité face à l’IA générative. Finalement, j’ai choisi de ne pas lutter contre Goliath, mais d’apprendre et accompagner à l’utiliser avec sens et discernement. Je fais souvent la comparaison avec la voiture : on sait qu’elle pollue à la fabrication, à l’usage et dans sa fin de vie, donc on ne fait pas de tours de pâté de maisons inutiles et on l’utilise (en théorie) là où elle est utile. Pour l’IA, c’est pareil, ou du moins cela devrait l’être… on devrait questionner la réelle utilité de nos usages.

Mon premier argument n’est jamais le gain de temps, mais la création de valeur. La question fondamentale est : « libérer du temps pour quoi faire ? ». Si c’est pour passer du temps avec ses enfants ou faire du sport, c’est parfait. Si c’est pour accélérer encore plus et s’enfermer dans une roue d’hamster, c’est un échec.

J’utilise dans mes formations l’analogie de la pelle et de la pelleteuse : pour faire son jardin, une pelle suffit. La pelleteuse est puissante, mais elle nécessite un permis pour ne pas mettre les gens en danger ou faire des dégâts. Je milite d’ailleurs pour un « permis de l’IA ». Il est impératif d’accompagner les organisations pour qu’elles n’utilisent pas l’IA tous azimuts, sans se soucier de ses impacts, de la confidentialité des données ou de l’éthique. Elle pose aussi d’autres questions de fracture numérique, d’impacts sur les emplois, les savoir-faire…

C’est marrant, je parle également de permis pour l’IA dans mon dernier article de blog ツ

Ah ! Je n’ai pas vu. J’irai le lire ! J’ai d’ailleurs noté que tu as récemment interviewé Anne et Christophe. C’est également dans ma liste de lecture.

« L’IA frugale commence par se dire qu’elle n’existe pas […] On nous a ouvert une boîte de Pandore avec des outils gratuits à des fins purement capitalistiques. Nous devons raisonner nos usages et comprendre que le numérique est extrêmement matériel. »

Yannick BOLE-RICHARD / Consultant NR

On parle de plus en plus d’IA responsable ou frugale. Comment la définis-tu et quels sont, selon toi, les leviers pour y parvenir ?

Comme le dit Alice Draon, que j’ai interviewée, l’IA frugale commence par se dire qu’elle n’existe pas. Est-il vraiment utile de générer des vidéos ultra-énergivores de chats qui dansent sur la Tour Eiffel ? Évidemment non. Pour moi, la responsabilité se joue à 3 niveaux :

  • Les décideurs : ceux qui votent les lois. Nous sommes d’ailleurs précurseurs en Europe sur ce sujet avec l’IA Act, le RGPD, et même la loi REEN et le RGESN en France.
  • Les éditeurs : ils ont un devoir d’éco-conception absolu sur tout le cycle de vie de l’IA (entraînement, usage, fin de vie).
  • Les usagers : c’est surtout là que j’interviens. On nous a ouvert une boîte de Pandore avec des outils gratuits à des fins purement capitalistiques. Nous devons raisonner nos usages et comprendre que le numérique est extrêmement matériel.

Dans un monde aux ressources finies, on ne peut pas maintenir une trajectoire de croissance exponentielle des usages.

Tu as lancé en 2023 le média « De la Tech à la Terre ». Quel est l’objectif de ce projet ? Pour revenir aux injonctions et aux GAFAM, pourquoi avoir choisi LinkedIn comme canal principal ?

L’objectif est de sensibiliser le plus grand nombre en rendant ces sujets terre à terre. Le nom vient de l’idée d’avoir une technologie respectueuse du vivant. C’est parti d’un besoin de partager mes lectures et mes réflexions de manière simple, d’abord sous forme d’articles, puis d’interviews.

LinkedIn était un POC, le point de départ idéal pour tester le concept. Même si c’est une plateforme appartenant à Microsoft, c’est là que se trouvent les personnes (professionnels et citoyens) qu’il faut sensibiliser. Je continuerai d’ailleurs à publier sur LinkedIn.

Petit teasing : je prévois prochainement de publier en parallèle mes articles sur un site web indépendant.

Le média reste modeste, environ 1400 abonnés, mais chaque article génère de nouvelles prises de conscience. J’essaie d’aborder des angles différents : la santé, les impacts cognitifs, la souveraineté, et même l’art (cf. ma dernière interview de Benjamin GAULON).

La transition est devenue une mission pour nous, et malgré ce qui nous semble des évidences, notamment dans le numérique, il y a encore beaucoup de méconnaissance ou d’intox. As-tu une anecdote qui illustre cela ?

J’interviens régulièrement dans des universités et des lycées. Les jeunes générations baignent à la fois dans le tout numérique et les discours de sensibilisation aux impacts de l’activité humaine sur l’environnement et le climat, mais elles ont une méconnaissance profonde des impacts de l’un sur l’autre. C’est certainement là que se situe mon plus grand cri d’alarme. Il y a un gap énorme de prise de conscience. Ils utilisent TikTok ou ChatGPT comme un moteur de recherche sans aucune idée de la dépense énergétique ou matérielle qui se cache derrière.

Je suis très critique sur le manque de formation des jeunes à l’utilisation de l’IA Générative. On ne donne pas les clés de sa voiture à un enfant de 12 ans sans formation ; pourtant, on le laisse sans garde-fou face à l’IA, ce qui peut avoir des conséquences graves, notamment sur son développement cognitif et son esprit critique.

Quel conseil simple et applicable peux-tu partager pour entamer une démarche de numérique responsable ?

Au risque d’enfoncer une porte ouverte, même si c’est loin d’être systématiquement fait : questionner le besoin. C’est pourtant l’action la plus puissante. C’est valable pour l’IA mais pour tous les outils et projets.

Ensuite, il s’agit de prendre soin des choses, pour les faire durer le plus longtemps possible.

J’aime beaucoup la méthode « BISOU » pour guider nos achats et nos usages :

  • Besoin : En ai-je vraiment besoin ?
  • Immédiat : En ai-je besoin tout de suite ?
  • Semblable : Ai-je déjà quelque chose qui y ressemble ?
  • Origine : Quelle est l’origine du produit ou de l’outil ? Il s’agit de privilégier le local et/ou le frugal quand c’est possible.
  • Utile : Quelle est sa réelle utilité ?

En résumé : ayez des usages raisonnés et prenez soin du vivant.

Merci Yannick ! Où peut-on te retrouver ?

Via Linkedin, et sur « De la Terre à la Tech ». Merci à toi de m’avoir demandé de me positionner pour une fois du côté de l’interviewé !

  1. La Fresque du Climat est un atelier collaboratif de 3 heures qui sensibilise au changement climatique en utilisant un jeu de 42 cartes issues des rapports du GIEC. Les participants, guidés par un·e animateur·rice, reconstruisent collectivement les liens de cause à effet entre activités humaines et dérèglements climatiques, favorisant ainsi la compréhension globale du sujet. Cette méthode ludique, accessible à tous, vise à transmettre de manière claire et concrète les enjeux et impacts du réchauffement climatique tout en motivant à agir à son échelle. est un atelier collaboratif de 3 heures qui sensibilise au changement climatique en utilisant un jeu de 42 cartes issues des rapports du GIEC. Les participants, guidés par un·e animateur·rice, reconstruisent collectivement les liens de cause à effet entre activités humaines et dérèglements climatiques, favorisant ainsi la compréhension globale du sujet. Cette méthode ludique, accessible à tous, vise à transmettre de manière claire et concrète les enjeux et impacts du réchauffement climatique tout en motivant à agir à son échelle. ↩︎
  2. La Fresque du Numérique est un autre atelier collaboratif qui permet de comprendre comment l’IA et les autres technologies numériques impactent l’environnement, ainsi que les manières de réduire cet impact. ↩︎
  3. Le CJD (Centre des Jeunes Dirigeants) est un mouvement patronal indépendant créé en 1938, visant à mettre l’économie au service du vivant. Il encourage ses membres à expérimenter de nouveaux modèles centrés sur l’humain et la responsabilité sociale. ↩︎
  4. Le label LUCIE 26000 est une déclinaison opérationnelle de la norme internationale de la responsabilité sociétale ISO 26000, certifiant l’engagement RSE et en faveur du développement durable du labellisé. ↩︎
  5. Fairphone est une entreprise néerlandaise pionnière, qui conçoit des smartphones et des accessoires modulaires, durables et réparables, dans le respect de l’environnement et des droits des travailleurs. Ses objectifs : limiter l’impact environnemental et sociétal de ses productions, et démontrer qu’une alternative responsable est possible dans cette industrie. ↩︎
Avatar de Dareth NHANG

#JeDizzÇaJeDisRien, et vous ?

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *