Pour certain·es, le RGESN est une tendance, pour d’autres, une checklist contraignante, souvent perçue comme optionnelle. Anne Faubry (Designers Éthiques) et Christophe Clouzeau (Temesis), eux, s’attachent à transformer ce référentiel et les méthodes d’éco-conception en une culture partagée, en gestes citoyens et en réflexes ordinaires, dans le quotidien des organisations. Mises bout à bout, ces actions pèsent à l’échelle globale. Dans cet objectif, et en parallèle de leur activité, ils co-animent ensemble le Consortium RGESN, un collectif de volontaires qui fait vivre et évoluer ce référentiel d’État.
Aujourd’hui, ils répondent à mes questions, et à travers ce moment d’échanges, leur vision aide à démêler le flou encore persistant autour des enjeux d’un numérique vraiment responsable.
Quel a été le déclic dans vos parcours respectifs pour faire du numérique responsable un sujet central dans vos carrières ?
Anne À l’origine, j’étais consultante en transformation digital, plutôt « techno-solutionniste ». Ma prise de conscience a été progressive. Sensibilisée dès l’enfance à la biodiversité par ma mère, c’est en 2018, avec les manifestations pour le climat et le rapport du GIEC, que la dissonance cognitive avec mon métier est devenue trop forte. J’ai alors entrepris une reconversion en design, avec un mémoire sur « le lien entre l’UX Design et l’empreinte environnementale ». Cela a abouti au guide d’écoconception de services numériques1, co-rédigé avec Aurélie Baton et publié par Designers Éthiques. Dans la foulée, je suis devenue salariée de l’association où je donne de la formation, fais du plaidoyer et créée des ressources.
Christophe Pour moi, c’est une progression sur 20 ans, j’ai été moins rapide qu’Anne (Rires). Dès 2005, en travaillant avec l’ADEME ou la Fondation Nicolas Hulot, j’ai assisté à de nombreuses conférences sur l’écologie, et j’ai pu rencontrer des figures comme Pierre Rabhi et Jean-Marc Jancovici. D’ailleurs, son livre « C’est maintenant ! 3 ans pour sauver le monde » qu’il présente en 2009 a été un vrai tournant pour moi. À l’époque, le paradigme était de « tout numériser pour sauver la planète ». Avec l’aide de la journaliste Annika Beckers, nous fondons un blog collaboratif dès 2010 pour sensibiliser au fait que le numérique n’est pas « magique » et a un impact physique. Tout le monde pouvait publier des articles. Plus tard, lors de mon tour du monde en famille en 2018, avec mes enfants, nous avons ramassé des déchets plastiques sur des plages paradisiaques. Cela m’a permis de les confronter à la réalité de notre consommation et surtout de renforcer mes convictions. En intégrant Temesis en 2021 pour développer le pôle éco-conception, j’ai finalement pu réconcilier mon métier de designer et mes principes écologiques.
Comment est né le Consortium RGESN ?
Christophe Le RGESN a été initié en mai 2021 par la DINUM, avec une petite équipe dont je faisais partie avec Richard Hanna, Olivier Joviado (DINUM, MiNumEco) et Aurélien Levy (Temesis). L’ARCEP reprend le sujet et sort la version 1 en mai 2024. Nous découvrons cette version, en même temps que tout le monde. Très vite, entre experts, dans les communautés, nous réalisons qu’il y a des manques et que les critères sont sujet à beaucoup d’interprétations. Nous discutons avec l’ARCEP entre septembre et novembre pour évoquer le travail continu pour un tel référentiel. On a vite compris que l’ARCEP n’a pas les ressources pour intégrer ces retours, et encore moins itérer avec cette communauté de terrain, ou l’animer. Alors, avec Mathieu Delemme, nous décidons de fédérer les énergies. Je suis allé chercher Anne car je ne voulais pas porter le mouvement seul ou au nom de Ctrl-A. Il fallait que ce soit collectif. Le Consortium s’est officiellement constitué en janvier 2025.
Anne Il y avait énormément de débats sur notre Mattermost concernant l’interprétation des critères. Il fallait garder une trace de ces échanges et harmoniser les pratiques pour éviter que chacun l’interprète les règles à sa façon. Avec les Designers Éthiques, nous avions l’expérience des consortiums de l’AFNOR ou celui des Web Sustainability Guidelines (WSG) du W3C. Nous nous sommes naturellement inspirés de ces modèles de fonctionnement.
Quelle est la mission du Consortium ?
Anne Par le biais des expériences de celleux qui pratiquent le référentiel, le Consortium RGESN veut réduire les manières d’interpréter les critères, et harmoniser les niveaux d’exigence, car cela génère des résultats très variables d’un audit ou d’une déclaration à l’autre.
Christophe Cette zone d’échange permet aussi une montée en compétence des spécialistes du secteur, mais également au-delà, en nivelant par le haut la maturité des organisations et du grand public. Nous souhaitons rendre le RGESN plus clair, plus robuste, plus homogène, et plus facile à mettre en oeuvre.
Anne On cherche aussi à secouer la fourmilière et faire bouger les pouvoirs publiques en restant force de proposition auprès du régulateur.
Le Consortium RGESN rassemble de nombreux acteurs du numérique responsable : comment s’organise cette mobilisation collective et quel rôle y jouez-vous ?
Anne La mobilisation s’est faite naturellement par le bouche-à-oreille et les réseaux associatifs. Le consortium rassemble 69 personnes, 5 associations — l’Alliance Green IT (AGIT), Boavizta, les Designers Éthiques, l’association Green IT, l’Institut du numérique responsable (INR).
Christophe C’est totalement ouvert mais on privilégie la qualité à la quantité. Les personnes impliquées au Consortium viennent par envie et apportent leur expertise de terrain. Durant plusieurs mois, chaque volet du RGESN a fait l’objet de discussions au sein de groupes de travail éponymes. Nous faisons des points collectifs mensuels. La synthèse de nos travaux a récemment été transmise à l’ARCEP.
Anne Christophe et moi ne nous voyons pas comme des leaders, mais plutôt comme des co-pilotes ou des porte-paroles. Notre rôle est de faciliter la circulation des informations entre les groupes de travail et l’ARCEP.
Quels sont les défis d’une telle réunion ?
Anne Nous avons réuni de nombreux experts très compétents et qualifiés, mais beaucoup ont une bande passante limitée. Il y a des groupes de travail qui ont moins avancé que d’autres. Mais encore une fois, il s’agit d’un travail bénévole et en continu, qui suit les évolutions technologiques et les tendances.
« On se doit de sortir de notre vision européano-centrée. Les populations les plus concernées par les impacts du numérique sont souvent les plus vulnérables […], celles des pays où l’on extrait les métaux et fabrique le matériel dans des conditions souvent terribles. »
Anne FAUBRY / Consultante Éco-conception et UX/UI Designer @ Designers Éthiques
Ça a été à priori « facile » de rassembler les plus sensibilisés. Mais quelle est la perception du sujet au global ? Au final, qui sont les plus concernés ? Les états, les entreprises et/ou le grand public ? Quelle est leur maturité respective ?
Anne Il y a d’énormes écarts entre les différentes visions. Le grand public ne fait pas forcément le lien entre le numérique et l’inégalité sociale.
Pourtant les personnes les plus concernées par les impacts du numérique sont souvent les plus vulnérables. Si on sort de notre vision européano-centrée, on constate que les populations les plus touchées sont celles des pays où l’on extrait les métaux et fabrique le matériel dans des conditions souvent terribles (exploitation minière, conflits comme au Congo, stress hydrique pour la fabrication de microprocesseurs à Taïwan).
En France, les enjeux sociaux deviennent concrets quand des serveurs de données entrent en compétition avec les besoins locaux2. À Marseille, l’électricité est parfois réservée aux data centers au détriment de l’électrification des bus ; à Grenoble ou Londres, des tensions apparaissent sur la gestion de l’eau ou du réseau électrique ; à Amsterdam ou Paris, les data centers aggravent le stress immobilier en occupant des surfaces au sol importantes.
Certes, il y a une maturité très inégale sur la prise de conscience de ces enjeux d’une organisation ou d’une personne à l’autre. Toutefois, il existe une niche d’acteurs très engagés, à toutes les échelles, notamment dans le secteur public. Leurs appels d’offre, qui contiennent des exigences en matière environnementale et sociale, tirent le marché des entreprises de services numériques (ESN) vers le haut. Je vais être un peu chauvine et citer en exemple ma ville, la Métropole de Rennes.
Christophe Au début des années 2000, l’écologie dans le numérique est un sujet émergeant. On parle de Green IT, mais ça reste technique et confidentiel.
La maturité a progressé significativement entre 2018 et 2020. Les phénomènes climatiques extrêmes et l’apparition de chiffres concrets sur l’impact environnemental du numérique ont permis une prise de conscience plus large, poussant l’État à s’emparer du sujet via des lois et des référentiels comme le RGESN.
Puis, l’arrivée de l’IA en 2023 a un peu balayé les efforts de sobriété faits depuis quelques années. Aujourd’hui, il y a une course effrénée à la puissance à tout prix. Malgré cet engouement presque irrationnel, je vois une lueur d’espoir. L’IA a une médiatisation et une accélération antinomique : elle éveille en parallèle une conscience citoyenne sur les impacts sociaux et environnementaux, car elle touche directement au travail et aux ressources.
Anne Pour ne pas culpabiliser les individus, l’association Designers Éthiques choisit de s’adresser directement aux pouvoirs publics et aux institutions, qui ont le pouvoir de réguler, ainsi qu’aux professionnels qui façonnent les outils numériques.
« L’arrivée de l’IA en 2023 a un peu balayé les efforts de sobriété faits depuis quelques années. Aujourd’hui, il y a une course effrénée à la puissance à tout prix. Malgré cet engouement presque irrationnel, je vois une lueur d’espoir : […] l’IA éveille en parallèle une conscience citoyenne […]. »
Christophe CLOUZEAU / Consultant Éco-conception et UX/UI Designer @ Temesis
La transition est devenue une mission pour nous, et malgré ce qui nous semble des évidences, dans le numérique, il y a encore beaucoup de méconnaissance ou d’intox. Avez-vous une anecdote qui illustre cela ?
Anne Le secteur public a d’innombrables obligations. Leurs appels d’offres comportent dorénavant des paragraphes sur l’accessibilité et l’écoconception, mais l’on voit que ce sont parfois des copier-coller sans aucune cohérence avec le reste du brief. Entre le cadrage et la production, ces sujets se retrouvent vite dépriorisés face à des souhaits de graphisme ou de certaines fonctionnalités. Comme cela peut être le cas de l’accessibilité également, même si elle est obligatoire ! On peut donc se retrouver avec des sites non-accessibles, qui se prétendent « verts » et affichent une vidéo géante en arrière-plan.
Christophe J’ai l’exemple d’une marque de luxe qui voulait communiquer sur sa politique RSE, son bilan carbone et ses différentes actions philanthropiques. Ils ont un concept : un site « écoresponsable » plein de vidéos et d’IA pour promouvoir des œuvres d’art, voyageant par avion afin d’être exposées à travers le monde. (Rires) Je ne moque pas, et ne tape pas dessus non plus. Je souligne juste que la méconnaissance peut transformer une bonne volonté en un projet totalement paradoxal.
Vous décrivez mon quotidien… ^^’
Anne J’ai une autre info assez méconnue. La Loi REEN a été « détricotée » par l’Assemblée Nationale. Le projet initial du Sénat était bien plus strict et prévoyait par exemple l’interdiction du scroll infini. Globalement, on avance, mais à des vitesses différentes.
Vous l’avez souligné, l’IA est aujourd’hui omniprésente. Pouvez-vous nous partager une bonne pratique numérique, durable et simple à appliquer ?
Anne Se poser systématiquement la question : « Est-ce qu’on peut faire sans ? ». Avant d’ajouter une fonctionnalité ou d’utiliser une IA, il faut évaluer les inconvénients : maintenance, stockage, dépendance à des solutions non-souveraines. L’IA devrait être un dernier recours, par exemple pour une recherche d’information complexe que les moteurs classiques ne résolvent pas.
Christophe L’IA peut être utile pour automatiser des tâches fastidieuses et éviter les erreurs humaines, comme le copier-coller de données entre plateformes. Chez Ctrl-A, on l’utilise avec modération, et on reste en veille pour conseiller nos clients.
Mais la bonne pratique que je souhaite partager est celle que je donne en fin de formation : SE DÉCONNECTER. Sur son lit de mort, PERSONNE ne se dit : « Je regrette de ne pas avoir passé plus de temps sur TikTok ou ChatGPT ». Allez en forêt, voyez vos proches, vivez en dehors des écrans.
Merci Anne. Merci Christophe. C’est toujours très enrichissant de discuter avec vous.
On peut vous contacter sur Linkedin, mais aussi sur le Mattermost des Designers Éthiques. Les liens seront évidemment partagés ツ
Anne Merci à toi pour cet entretien.
Christophe Oui, et merci aussi pour tes contributions au sein du Consortium RGESN.
- Le Guide d’écoconception de services numériques, co-écrit par Anne-Faubry et Aurélie Baton, présente les principales bonnes pratiques de design pour réaliser des services numériques à l’empreinte environnementale réduite. ↩︎
- En 2030, les data centers nécessiteront un peu moins de 3% de l’électricité mondiale, soit la consommation totale d’électricité du Japon aujourd’hui. Certains centres de données consomment jusqu’à 3,8 millions de litres d’eau par jour (soit l’équivalent de 790 baignoires pleines par heure). Avec une consommation croissante en électricité et en eau, mais aussi en métaux, minéraux, produits chimiques… les data centers émettent plus de 330 Mt de CO2e. À lire « Comment choisir un hébergeur responsable et réduire son impact environnemental ? ». ↩︎
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