Creative / Ethical Design Studio

[Interview] Bettina Canet et Laïla Tamani rassemblent la communauté « Éco-conception »



Bettina Canet est Product Designer dans un grand groupe de l’e-commerce français. Laila Tamani est consultante en éco-conception et UX Designer, et a notamment travaillé pour France TV et Radio France. Co-créatrices et co-responsables de la communauté « Éco-conception » au sein des Designers Éthiques, Bettina et Laila oeuvrent pour la diffusion de pratiques numériques durables et éthiques, avec notamment un rendez-vous mensuel, une heure en live de partage d’expérience, de veille et surtout une montée en compétence pour toute personne souhaitant intégrer l’écoconception dans ses projets. Nous papotons régulièrement, et dans le cadre de cet interview, elles nous partagent leurs parcours, leur envies et leurs réalités.

Vous avez un parcours proches : au départ graphiste / web designer, vous êtes devenues Product UX/UI designers. Quelles sont les principales différences ? Pourquoi être parties vers cette spécialisation ?

Bettina J’ai commencé par un BTS Design Graphique option numérique. Très vite, j’ai senti que le web m’attirait davantage que toutes les autres matières. À l’époque, on ne parlait pas encore vraiment d’UX. Mais pendant mon Bachelor en Chef de Projet Web, en alternance dans une entreprise spécialisée dans les applications mobiles, j’ai très vite été frustrée de concevoir des interfaces sans comprendre « pourquoi » et « pour qui ».

J’ai enchaîné par un premier poste en UI/UX où le travail était enfin centré utilisateur : Proto Personae, Job Story, Empathy Map, Protocole de recrutement utilisateur…

Avec le recul, mon parcours en graphisme m’a quand même beaucoup apporté. La rigueur, la créativité et cette exigence du détail qu’on retrouve dans la mise en page print. Sans m’en rendre compte, j’avais déjà assimilé des logiques d’ergonomie : la loi de proximité, les heuristiques de Bastien & Scapin… Aujourd’hui, je vois vraiment une différence avec le graphisme pur. Dans l’UX/UI, on ne peut pas se contenter d’intuitions ou de tendances piochées sur Dribbble. Tout doit être pensé : les comportements utilisateurs, les parcours, les contraintes techniques. Finalement, notre métier est parfois assez proche du développement. Pour designer nos maquettes, on construit des flows en anticipant toutes les conditions possibles.

Laila Moi aussi j’ai commencé par un BTS Design Graphique, en alternance. Sauf qu’au fil du temps, je sentais que le print déclinait un peu… et pour être honnête, je ne prenais pas énormément de plaisir à faire des logos ou des chartes graphiques. C’était trop artistique pour moi, j’avais envie de quelque chose de plus concret.

Et puis je suis tombée un jour sur une offre de stage en UX/UI. Je me suis lancée un peu par curiosité, et là j’ai découvert un tout nouvel univers. L’approche combinait de la méthodologie, du fonctionnel et du graphisme. Exactement ce que je cherchais sans le savoir ! J’ai accroché immédiatement, et n’ai pas décroché depuis !

Ce que je préfère en tant que UX/UI Designer : aller vraiment au contact des utilisateurs et des parties prenantes, comprendre leurs besoins, leurs « pain points », et faciliter leur expérience, sans tomber dans la simplification infantilisante.

« Pour moi, l’éco-conception, c’est faire mon métier de designer comme il faudrait : en pensant à l’utilité réelle et à l’impact. »

Laila TAMANI / Consultante Éco-conception et UX/UI Designer

Qu’est-ce qui a motivé une démarche éco-responsable dans vos métiers et comment votre engagement influence-t-il vos pratiques de design au quotidien, dans vos missions respectives ?

Bettina Je suis personnellement engagée dans les thématiques éco-responsables et j’en suis vite arrivée à la conclusion que je ne pouvais pas dissocier mon « moi professionnel » du « moi personnel ». Nous vivons tous sur la même planète et chaque action compte. Quand j’ai découvert les thématiques Low Tech puis l’éco-conception, j’ai tout de suite su que c’était des sujets sur lesquels je voulais me spécialiser car ils font sens.

Aujourd’hui, j’ai la chance d’évoluer au sein d’une équipe design ouverte à mes recherches sur l’éco-conception. Je suis encouragée à creuser ces sujets, notamment via des objectifs trimestriels. Ça donne clairement un réel sens à mon travail.

Par la suite, en tentant de réaliser un audit RGESN avec la première version1, je me suis rendue compte de sa complexité. Avec notre équipe design, et notamment avec Catalina, nous avons retravaillé les critères afin de les adapter à nos enjeux. Nous avons pris l’initiative de créer une checklist dédiée à l’équipe Design, qui a ensuite servi de point d’appui pour impulser le mouvement et inspirer les autres équipes.

En ce moment, je bosse sur comment éco-concevoir un Design System, tout en co-animant la communauté avec Laïla et Catalina qui nous a rejoint en juin dernier !

Bref, l’éco-conception fait partie de ma routine !

Laila De mon côté, ce sont mes convictions écologiques personnelles qui m’ont naturellement conduite à vouloir intégrer ces principes dans mon métier. J’ai commencé par devenir animatrice de la Fresque du climat2 pour sensibiliser autour de moi, puis j’ai découvert les « 115 Bonnes Pratiques » de GreenIT et les guides de Designers Éthiques, qui ont renforcé mon envie d’agir.

Au quotidien, en tant que designer, je privilégie autant que possible des projets qui ont du sens à mes yeux : écologie, santé, service public, intérêt collectif… ou alors j’accompagne des organisations de tout type et tout secteur qui veulent rendre leurs produits et leurs équipes plus responsables.

J’ai toujours eu un penchant naturel pour la sobriété : ça vient peut-être de mon TDAH, qui me pousse à chercher des interfaces claires, utiles, simples, sans fioritures ni animations inutiles.

Je creuse toujours quand une fonctionnalité n’est pas utilisée : est-ce qu’elle n’est pas assez visible, pas compréhensible, ou vraiment inutile ?

Pour moi, l’éco-conception, c’est faire mon métier de designer comme il faudrait : en pensant à l’utilité réelle et à l’impact.

Par exemple, pour France TV ou Radio France, leurs services sont utilisés par des millions de personnes. La moindre optimisation multipliée par quelques millions pèsent au final énormément dans la balance.

Bettina D’ailleurs, c’est une ancienne collègue en commun, qui travaille alors à France TV avec Laïla, qui nous a mises en contact par rapport à notre enthousiasme pour le numérique responsable. Nous avons en effet tout de suite sympathisé et nous en sommes venues au même constat : il n’existait pas assez de ressources pratiques pour aider les novices à monter en compétences sur l’éco-conception.

C’est ce qui nous a donné l’élan pour lancer un premier atelier collaboratif avec Designers Éthiques et très vite, les premiers webinaires de la communauté « Éco-conception » ont été lancés en octobre 2023.

En créant la communauté « Éco-conception » au sein des Designers Éthiques, quels sont les objectifs que vous vous étiez fixés ?

Bettina Je vais me répéter, mais je manquais cruellement de ressources. Celles disponibles étaient souvent trop techniques, trop « haut niveau » : rien d’accessible pour un·e débutant·e. C’est également difficile de trouver des gens qui ont déjà mené une démarche d’éco-conception en entreprise : pas ou peu de retours d’expérience concrets, peu de partages sur les obstacles rencontrés, ou sur les façons de les dépasser. À ce moment-là, il n’existait pas vraiment de communauté où échanger librement, poser toutes ses questions et dépasser ce sentiment de solitude. On avait surtout accès à des formations payantes et des ressources un peu trop exhaustives.

C’est pour ça qu’avec Laila, nous avons eu envie de créer un espace ouvert, vraiment accessible, où la connaissance se diffuse gratuitement, où la montée en compétence est collective. Que ce soit pour les débutant·es ou pour des designers plus expérimenté·es, chacun peut poser ses questions, s’entraider, tester des méthodes et grandir.

Laila De mon côté, ce qui m’a frappée, c’est en effet le manque de retours d’expérience : on avait beau regarder des ressources ou suivre des formations, le plus dur, c’était toujours de savoir par où commencer. Et puis, on se sentait un peu seules dans nos entreprises face à ces sujets : c’est motivant mais aussi intimidant quand on n’a pas de relais ou de communauté.

La création de la communauté « Éco-conception », c’est juste une évidence : on voulait que chacun puisse trouver sa place. Consultant, salarié, freelance… tout le monde peut venir lors des webinars et se dire « OK, cette approche me parle, je peux m’en inspirer, je ne suis pas seul·e face à ces problématiques ». L’objectif, c’est que chaque personne reparte avec des solutions concrètes, le sentiment d’être outillé·e et entouré·e pour passer à l’action.

Puis, il y a cette émulsion collective : améliorer des outils existants, en inventer de nouveaux, capitaliser sur les expériences de chacun… C’est ça, la richesse d’une vraie communauté !

Le faire à travers une association évite le côté « appât du gain » et anti-concurrentiel qu’on peut retrouver dans certaines entreprises et qui empêche de faire avancer le sujet.

Bettina On tient aussi à proposer des formats variés : ateliers, webinaires, guides, retours d’expérience, table ronde… Tout ce qui peut aider à se former mais aussi à expérimenter ensemble et inventer de nouvelles façons de faire. Un espace « safe » pour échanger et progresser dans la pratique de l’éco-conception.

« Avec Laila, nous avons eu envie de créer un espace ouvert, vraiment accessible, où la connaissance se diffuse gratuitement, où la montée en compétence est collective. Que ce soit pour les débutant·es ou pour des designers plus expérimenté·es, chacun peut poser ses questions, s’entraider, tester des méthodes et grandir. »

Bettina CANET / Product Designer

C’est plutôt très réussi ! Comme vous le voyez, j’ai tout de suite adhérer, en vous proposant des thématiques et des intervenants. Je me suis même lancé en participant à un webinaire en tant qu’orateur ツ

Laila Merci, ça fait plaisir de savoir que nos actions ont une portée et que des participant·es reviennent au fil des sessions. Ça nous conforte dans l’idée de varier les sujets et que les thématiques sont suffisamment attractives pour y revenir. Merci également pour tes contributions. D’ailleurs, ton webinaire « Oui, on peut éco-concevoir avec WordPress ! » compte parmi ceux qui ont réuni le plus de participants !

Toutefois, malgré cet engouement, votre engagement et votre expertise, j’imagine que vous rencontrez encore des freins ou des résistances dans vos démarches d’éco-conception. Que ce soit auprès de vos clients ou collègues, comment les surmontez-vous ?

Bettina J’ai pu constater, lors d’une précédente expérience, qu’il est difficile de faire avancer une démarche d’éco-conception sans sponsors clairement identifiés. Sans relais ni visibilité, les actions menées en solo ont peu d’impact. Cela m’a appris que l’éco-conception gagne vraiment en force quand elle est portée collectivement et soutenue par l’organisation.

Selon moi, il y a un vrai manque de réglementations « punitives », même si j’imagine qu’avec des amendes, les entreprises feraient sûrement l’autruche et continueraient d’éviter de mettre en place certaines bonnes pratiques faute de moyens ou de temps.

De mon côté, j’essaye d’appliquer du mieux que je le peux l’éco-conception à la partie Design dont j’ai l’ownership. J’essaye également de sensibiliser autour de moi.

Laila Dans mes missions, j’essaie d’avoir un rôle d’ambassadrice ou de référante éco-conception. Selon l’entreprise et le contexte, cela va définir ma marge de manoeuvre. Mais les principaux freins sont :

  • une certaine résistance au changement de la part des équipes ou des managers, qui ne perçoivent pas encore l’intérêt de la démarche ;
  • il faut donc d’abord convaincre que le sujet n’est pas un simple « bonus » ou une préoccupation secondaire, et démontrer les impacts de manière concrète : une mauvaise performance numérique peut faire grimper le taux de rebond, créer une surcharge cognitive chez les utilisateurs, pénaliser le SEO, voire impacter les ventes ;
  • le budget et/ou le temps alloué à ces questions.

Du coup, je cherche surtout à faire de la sensibilisation en douceur, en organisant des moments collectifs pour partager de la veille, des articles, et ouvrir un espace de dialogue. J’adopte toujours un discours pragmatique, pas trop militant, en m’efforçant de parler le langage de mes interlocuteurs. Il s’agit d’entrer dans leurs enjeux métiers, pas seulement d’évoquer pourquoi et comment « sauver la planète ».

Pour avancer, je cherche aussi des alliés dans l’entreprise : département RSE, juridique, d’autres designers, développeurs… Ensemble, on dédramatise le sujet pour que l’éco-conception soit vue comme une opportunité d’améliorer la qualité globale des réalisations, avec des parcours utilisateurs plus simples, moins de contenus inutiles à gérer, et une meilleure efficacité.

Bettina C’est essentiel d’avoir des décideurs impliqués ! Les démarches RSE se concentrent souvent sur des sujets très visibles comme la logistique ou le matériel. Le numérique, moins tangible, passe parfois au second plan, alors qu’il a lui aussi un rôle important à jouer dans la transition écologique. C’est justement tout l’enjeu : montrer que le numérique responsable est complémentaire de ces actions plus visibles.

La transition est devenue une mission pour nous, et malgré ce qui nous semble des évidences, dans le numérique, il y a encore beaucoup de méconnaissance ou d’intox. Quels sont les clichés que vous rencontrez le plus ?

Bettina Généralement lorsque je parle d’éco-conception, soit on me parle de l’impact des mails (qui est minime soit dit en passant), soit on me met face à son faible impact. Il est vrai que le matériel électronique d’une entreprise (parc informatique, logistique, etc.) représente une part importante de l’impact environnemental. Mais cela ne signifie pas que le numérique soit neutre pour autant. Même si son impact peut sembler moindre, je suis convaincue qu’il est essentiel d’agir.

Laila Concernant les impacts du matériel numérique, il y a un stéréotype que j’aimerai débunker. On pense à tort que ce sont les batteries qui consomment le plus de ressources et qui ont le plus d’impact environnemental. Alors que ce sont les puces électroniques qui concentrent la majorité des impacts comme décrit dans le MOOC de Sophie QUINTON, chercheuse à l’INRIA, dont je salue également la pertinence et les précisions !

Pouvez-vous l’une et l’autre nous partager une bonne pratique numérique, durable et simple à appliquer ?

Bettina Adapter le format de ses images dans une interface Web. Cela semble un petit geste alors qu’en réalité il a un impact assez important :

  • Utiliser autant que possible du SVG pour des vecteurs (icônes, illustrations).
  • Utiliser du WebP pour les images pour une meilleure compression.
  • Exporter les images en fonction du breakpoint. Si vous avez 4 breakpoints, exportez 4 images pour éviter de charger une image très grosse sur un format mobile, ou de charger une image trop petite sur un grand écran desktop qui risquerait de dégrader la qualité.

Laila Revenir aux basiques du design et faire régulièrement de la recherche utilisateur pour s’assurer que les fonctionnalités, le contenu, et la navigation soient réduits au strict minimum tout en restant au maximum compréhensibles.

Merci Bettina. Merci Laila. Toujours un plaisir d’échanger avec vous. La saison des webinaires de la communauté a reprise. On se donne donc rendez-vous là-bas ! ツ

Bettina Un grand merci pour cet interview, et cette mise en avant de notre belle communauté créée au sein de l’association Designers Ethiques3 ! Cette année, nous sommes sponsorisés par l’ADEME4, nous avons hâte d’entamer cette nouvelle saison de webinaires !

Laila Vous pouvez nous rejoindre sur le Mattermost de l’association. Je crois que tu préciseras aussi nos Linkedin respectifs. Donc toi qui nous lit, à très vite, et au plaisir d’échanger éco-conception et numérique responsable !

  1. Le RGESN (Référentiel Général d’Écoconception de Services Numériques) est lancé dès 2018-2019 par le collectif GreenIT, l’INR et la DINUM, pour structurer l’écoconception des services numériques sur le modèle du RGAA. Fruit d’un travail collaboratif multi-acteurs (publics et privés), il évolue via le GR491, et devient un outil de réduction de l’impact environnemental du numérique. En 2022, l’ARCEP prend le relais pour piloter le référentiel avec l’ARCOM, l’ADEME et la CNIL, conformément à la loi REEN. Après de nouvelles consultations, la version 1.0 officielle est publiée le 17 mai 2024, restructurée en 78 critères, incluant une thématique supplémentaire dédiée à l’algorithmie. Le RGESN s’impose ainsi comme le référentiel national de l’écoconception numérique. ↩︎
  2. La Fresque du Climat est un atelier collaboratif de trois heures qui sensibilise au changement climatique en utilisant un jeu de 42 cartes issues des rapports du GIEC. Les participants, guidés par un·e animateur·rice, reconstruisent collectivement les liens de cause à effet entre activités humaines et dérèglements climatiques, favorisant ainsi la compréhension globale du sujet. Cette méthode ludique, accessible à tous, vise à transmettre de manière claire et concrète les enjeux et impacts du réchauffement climatique tout en motivant à agir à son échelle. ↩︎
  3. Designers Ethiques est une structure de recherche-action sur le numérique et les pratiques de design. En tant qu’association, Designers Ethiques concourt à un numérique émancipateur, durable et désirable pour les individus, la société et l’environnement. Designers Ethiques est une association nationale qui dispose d’antennes locales dans les villes de Rennes, Nantes, Lyon et Bruxelles, et de communautés en ligne autour de thématiques précises. ↩︎
  4. Engagée depuis 30 ans dans la lutte contre le changement climatique et la dégradation des ressources, l’ADEME est un établissement public à caractère industriel et commercial (EPIC) placé sous la tutelle du ministère en charge de l’environnement, du ministère en charge de l’énergie et du ministère en charge de la recherche. L’ADEME participe à la construction des politiques nationales et locales de transition écologique, en appliquant le Code de l’environnement. ↩︎
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