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[Interview] Renaud Héluin, du déclic à l’engagement Green IT



Renaud Héluin possède un parcours inspirant, marqué par une réorientation vers le numérique responsable et l’écoconception, ainsi qu’un engagement associatif concret. Aujourd’hui, Consultant « Conception Responsable et Green IT », il débute sa carrière en tant que web designer, puis évolue en développeur1 et chef de projet web et mobile, avant de fonder en 2019 NovaGaïa, agence spécialisée dans l’écoconception web. Également président de l’association Green IT, il agit pour sensibiliser aux impacts écologiques du numérique, accompagne les entreprises avec des audits, des formations et le développement d’outils sobres et responsables.

Peux‑tu nous raconter le moment précis où tu as pris conscience de l’impact environnemental du numérique et ce qui t’a amené à orienter ta carrière vers l’écoconception ?

Depuis tout petit, j’ai toujours été sensible à l’écologie. Mon grand-père m’emmenait en forêt et m’a transmis cette fibre. Pourtant, pendant longtemps, je n’ai pas fait le lien entre mon travail dans le numérique et les enjeux écologiques.

Il y a eu un premier déclic, il y a une vingtaine d’années, avec la naissance de mes enfants.

En 2018, une rencontre m’a confronté à l’urgence écologique que je ne mesurais pas pleinement. J’ai alors pris conscience que ce n’était pas seulement les générations futures qui allaient souffrir, mais la nôtre, déjà marquée, avec des conséquences qui ne cesseraient d’empirer si l’on n’agissait pas.

Cela m’a profondément touché. J’ai compris qu’il fallait agir pour aligner mes convictions personnelles et professionnelles. J’ai donc commencé à approfondir mes connaissances en découvrant les référentiels Green IT et en me formant auprès de Frédéric Bordage. J’ai aussi consommé énormément de contenus pédagogiques sur YouTube et des blogs.

Face à l’indifférence de mon employeur, une ESN qui ne prenait pas du tout l’écologie au sérieux, j’ai alors choisi de me mettre à mon compte pour me consacrer à l’éco-conception numérique.

Naît alors NovaGaïa… Quelles valeurs te guident dans cette nouvelle mission ?

Les clients arrivent avec une liste d’envies qu’il faut absolument challenger et rationaliser. C’est d’ailleurs la première règle de RWEB2 : en a-t-on réellement besoin ?

La mission de NovaGaïa est de transformer les entreprises en transmettant des valeurs plus responsables et engagées, tout en leur apportant les moyens concrets pour avancer : structuration, démarches administratives, équipement, communication, etc… Au final, cela faisait énormément de sujets, on s’est donc recentré sur l’éco-conception numérique, au départ avec WordPress et Elementor. Je sais… Elementor… (Rires)

Au fil du temps, j’ai affiné mes méthodes pour offrir des solutions toujours plus respectueuses de l’environnement. Mon discours : on peut tout éco-concevoir, même WordPress. Le site de Green IT est d’ailleurs fait en WordPress. Il est important de montrer qu’on peut bien faire avec WP, qui représente +43% du web.

Il faut par ailleurs distinguer l’éco-conception et l’éco-code. C’est avant tout des choix de conception et fonctionnels, bien avant de l’optimisation de code. Peu importe qu’il s’agisse d’un Drupal, d’un site statique en Next, en Astro, etc. Chacun privilégiera sa techno, avec plus ou moins de bons résultats selon ses compétences.

« Le réel défi de l’éco-conception : faire prendre conscience à celleux qui ne sont pas encore sensibles à ces enjeux, et surtout empêcher les réfractaires de bloquer celleux qui veulent avancer. »

Renaud HÉLUIN / Président de l’Association Green IT

Tu accompagnes Grands Comptes, ETI, PME, TPE, associations. Il y a des différences notables dans les démarches RSE selon leur engagement, mais aussi en fonction de la taille de la structure. Quels sont les défis, les résistances ou les leviers distincts qui te challengent le plus ? Comment adaptes-tu ton accompagnement ?

Qu’elle que soit la taille de la boîte, le problème est fondamentalement le même. C’est toujours une personne avec des valeurs engagées qui te fait entrer, mais derrière, tu te confrontes à des collaborateurs qui n’ont pas forcément les mêmes convictions. Le réel défi : faire prendre conscience à celleux qui ne sont pas encore sensibles à ces enjeux, et surtout empêcher les réfractaires de bloquer celleux qui veulent avancer.

Le nombre de personnes à convaincre et les multiples strates décisionnelles représentent les principales différences entre petites et grandes structures. Dans une petite équipe, quelques décideurs suffisent pour valider les projets, alors que dans une grande entreprise, la complexité et la lourdeur des procédures sont bien plus importantes.

Il faut impérativement un sponsor fort, quelqu’un qui impose le cap et dit clairement : « Vous n’êtes pas convaincus ? Laissez les autres avancer. » Ce sponsor doit aussi s’assurer de donner les moyens nécessaires d’avancer à celleux qui portent la démarche : formations, ressources, temps.

Contrairement à certaines idées reçues, intégrer la RSE et le numérique responsable n’est ni plus coûteux, ni plus long.

L’éco-conception, c’est faire des choix, et oui, parfois ces choix sont des renoncements. OK, le site produit ne sera pas aussi « flashy » que celui du concurrent… Certains vont « pleurnicher » : « Pourquoi lui se permet de faire ça et moi je ne pourrai pas ? »… Mais encore une fois, ce n’est pas une question technique, chaque entreprise doit traduire ses valeurs dans ses pratiques, sa communication, ses outils, etc. Il faut trouver un savant compromis entre marketing et écologie. La planète nous remerciera, et ton compte en banque aussi : moins de fonctionnalités = moins de développement = moins de risque de sécurité = des coûts d’infrastructures plus contenus = une maintenance facilitée.

Malheureusement, la pression du time to market et de la productivité pousse souvent à développer à la va-vite, au détriment de la qualité. Par exemple, je suis actuellement en plein audit RGAA, et je vois régulièrement des formulaires inaccessibles parce que les développeurs oublient des basiques de programmation, comme l’association correcte des labels aux inputs. Ce n’est ni un problème de coût, ni une complexité insurmontable, c’est juste des bonnes pratiques qu’on oublie sous la pression des délais. L’éco-code ne prend pas plus de temps, c’est au final de la qualité web, portée par du simple bon sens.

« Nous devons arrêter de nous diviser et construire une voix forte, unifiée, capable de peser dans les décisions. […] Mon souhait est que les associations s’unissent davantage et travaillent ensemble pour créer du commun, afin d’être plus efficaces. »

Renaud HÉLUIN / Président de l’Association Green IT

Tu es signataire Planet Tech’ Care, Shifter engagé au sein du Shift Project, membre du Consortium RGESN, et Président de Green IT. Aujourd’hui, l’écosystème français compte de nombreux acteurs et référentiels, tout en cherchant à mutualiser les efforts. Cette diversité est une force, mais cette pluralité peut sembler être une fragmentation contre‑productive. Quel est ton point de vue ?

J’ai été shifter, je ne le suis plus car les sujets sont essentiellement centrés CO2 et énergie. Or, il s’agit de 2 arbres dans la forêt, et c’est justement de la forêt entière dont il faut s’occuper.

Toutes ces associations se focalisent en général sur des sujets précis, elles sont complémentaires, mais oui, cette pluralité constitue en effet une dispersion des énergies.

Chaque groupement défend son bout de terrain, un peu comme Greenpeace d’un côté, WWF de l’autre. Cette segmentation amoindrit notre poids collectif. Nous devons arrêter de nous diviser et construire une voix forte, unifiée, capable de peser dans les décisions.

J’ai décidé de m’investir dans Green IT, mais mon souhait est que les associations s’unissent davantage et travaillent ensemble pour créer du commun, afin d’être plus efficaces.

Un peu comme ce que nous faisons au sein du Consortium RGESN…

Le Consortium RGESN n’est pas encore la fusion parfaite entre tous les acteurs, ce n’est d’ailleurs pas l’objectif initial, mais il représente une tentative louable de fédérer les associations autour d’un outil commun.

On en a déjà discuté plusieurs fois tous les 2, le RGESN est difficilement applicable, il est loin d’être clé en main. Ça reste un audit déguisé, un outil de pilotage, qui reprend quasi le guide « Les 115 bonnes pratiques » de Green IT, dont l’application est pour le coup plus concret pour résoudre les pain points des services numériques.

La nouvelle version du RGESN sur laquelle nous travaillons pourrait devenir le premier « commun » publié réellement utile pour la filière.

Du coup, comment le numérique responsable va-t-il évoluer dans les 5 prochaines années ? Quels axes prioritaires devraient être développés pour accélérer la transition ?

Le constat est sévère : selon l’Accord de Paris3, ce qui était censé se produire dans 70 ans arrive aujourd’hui. La politique, tant en France qu’à l’international, inspire peu de confiance quant à notre avenir écologique. Avec des événements comme l’élection de Trump, de nombreux pays doivent malgré eux se ranger à ses côtés, et l’écologie recule en conséquence.

On observe une baisse de l’engagement RSE ces dernières années, comme le montre le récent rapport Green IT x RazorFish. De nombreux sites populaires ou ceux des entreprises du CAC40 ont une note EcoIndex à la baisse alors qu’ils étaient en progression…

Cette situation est très inquiétante. Je ne sais pas où on en sera dans 5 ans, ça dépendra en partie du « Roi Trump » et d’une éventuelle 3ème réélection… Personnellement, je suis loin d’être optimiste sur la trajectoire actuelle, mais j’ai envie de me battre, notamment parce que j’ai des enfants. Je veux pouvoir me regarder dans le miroir en sachant que j’ai essayé, que je ne suis pas resté inactif.

Le seul et unique levier prioritaire est de rendre obligatoire la transparence totale des entreprises sur leur impact écologique. Cette obligation déclencherait une chaîne de réactions vertueuses, en remontant jusqu’aux fournisseurs et au grand public. Car aujourd’hui, la plupart des gens ne se rendent pas compte de l’épuisement rapide des ressources. Il sera bientôt plus cher d’extraire que de produire et vendre… Quand un iPhone valant 1000€ aujourd’hui, sera vendu demain le double ou le triple, ce sera peut-être plus palpable.

Par ailleurs, nous devons repenser la gestion énergétique. On parle de centrales énergétiques pour alimenter les IA et les vidéos de chats, alors qu’il faudrait plutôt investir massivement dans la décarbonation des énergies fossiles qui dominent encore…

Pour nous, la transition est devenue plus qu’une évidence, c’est une mission. Malheureusement, dans le numérique, c’est encore méconnu, inattendu voire surprenant. As-tu une anecdote marquante qui illustre ça ?

« Je n’aurai pas d’enfant. Perso, je préfère avoir un iPhone. »

C’est la phrase la plus égoïste que j’ai entendu.

Je n’en veux pas aux gens, ils ne savent pas. Je parle souvent avec mon père. Né après la guerre, il a été matraqué par le discours « consommer va reconstruire le monde ». Enfant, j’ai beaucoup voyagé, car nous avions les moyens. Forcément, cette génération a créé une société qui consomme, surconsomme même. Elle ne se pose pas de question pour prendre l’avion plusieurs fois par an, elle ne calcule pas son bilan carbone, etc…

Ce qui me fait chier, ce sont les gens intelligents, notamment nos politiques, qui peuvent entendre mais qui décident délibérément de faire les sourdes oreilles. Ils ont accès aux informations, les comprennent parfaitement… mais ils font des choix à court-terme, pour leur élection, pour les copains… alors qu’ils sont élus pour une mission durable : guider les citoyens vers un monde meilleur. Ils ne remplissent pas cette mission. Au contraire, ils nous poussent vers l’abattoir.

Pour terminer sur une note positive, peux-tu nous partager une bonne pratique numérique, durable et simple à appliquer ?

Je ne vais pas me faire des amis, mais le « clean up day » c’est de la merde. Tu vas passer une journée entière le nez devant ton écran, juste pour jeter tes courriels, et ne pas avancer sur ton travail… C’est clairement une perte de temps. Supprime tes mails une fois lus ou dès que tu sais que tu n’en as plus besoin. Tu peux aussi définir des dates de péremption, puis automatiser les suppressions via des filtres ou des scripts. C’est la même chose pour tous les autres types de fichiers numériques.

L’impression est considérée comme le mal, mais au final, imprimer des documents, en noir et blanc, sur du papier recyclé, et les partager le plus possible est moins énergivore que de les transmettre et les lire virtuellement en PDF, sur différents écrans.

Enfin, laisse ton téléphone, ton ordinateur, et va te promener en forêt.

Ça fait 3 conseils, mais on prend ! Merci pour ton temps. Où est-ce qu’on peut te contacter si on veut encore plus de conseils ou tout simplement s’investir à tes côtés ?

Le plus simple c’est Linkedin.

Merci à toi pour cet échange, et aussi pour tes contributions Green IT et WordPress.

  1. Renaud code toujours. Nos premiers échanges s’articulent d’ailleurs autour d’EcoIndex en ligne de commande, ce qui le motive à sortir une version application de bureau, plus accessible pour la majorité des utilisateurs. Il produit et maintient également les référentiels en ligne RWEB et RWP. ↩︎
  2. RWEB est la version numérique du référentiel d’écoconception web du Collectif Green IT, basé sur le livre de Fréderic Bordage « Ecoconception web : les 115 bonnes pratiques ». ↩︎
  3. Traité international adopté en 2015 lors de la COP21 à Paris par 196 pays, visant à limiter le réchauffement climatique bien en dessous de 2°C (idéalement 1,5°C) par rapport aux niveaux préindustriels, via des contributions nationales révisables tous les 5 ans. ↩︎
Avatar de Dareth NHANG

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