« On entreprend parce qu’on a une petite voix dans notre tête qui nous pousse à faire autrement. On sait qu’on peut faire autrement, et en plus, on a des preuves que ça peut marcher. Le problème, c’est qu’on est dans notre tête, et que les gens qui sont à côté sont eux dans un monde très fermé, avec plein de biais et de certitudes. Ils ne se rendent pas compte qu’il existe des alternatives. Au final, ce besoin qu’on a d’entreprendre et de faire les choses autrement, c’est aussi un besoin de transmettre. On veut porter ce message « Je ne veux pas être le seul à faire de l’éco-conception, si mon entreprise donne envie à d’autres d’en faire aussi, c’est génial ! C’est un cercle vertueux qu’on doit réussir à valoriser ! » », dans cet extrait du podcast d’Emilie Lebrun, Pierre Lannoy, fondateur de Hosterra, évoque pourquoi il créé son offre d’hébergement cultivant un esprit de frugalité, respectueuse des ressources de notre planète. Avec Pierre, nous discutons régulièrement. Je profite de cet entretien pour partager sa vision et son approche écologique dans l’IT.
Je te l’ai déjà dit, mais je tenais à republier cet extrait ici. Comme toi, je ne veux pas être le seul à faire de l’éco-conception, et si nos initiatives se généralisent et deviennent la « normalité », on aura bien fait notre travail.
Peux-tu revenir sur ton parcours de « dinosaure du web » et sur cette petite voix qui t’a poussé à créer Hosterra ?
J’ai commencé le web en 1992 en créant un site de 4 pages, fait avec un éditeur de texte, sur une station Silicon Graphics, le navigateur Viola… et depuis ça ne m’a plus lâché. Suite à des études d’architecture d’entreprise et de génie logiciel, je travaille dans le conseil puis comme CIO, puis en indépendant, notamment chez Leroy Merlin France. Un pote monte la cellule d’architecture d’entreprise chez Adeo. Il m’appelle pour aller encore plus loin. Ce qu’on fait plutôt avec succès : à mon départ, il y avait 15-16 architectes.
Sur la fin, je faisais de l’architecture cloud, sur des sujets d’identité et de sécurité, et j’étais aussi FinOps leader : j’ai notamment négocié les contrats pour basculer chez GCP (Google Cloud Platform). Malgré toutes les clauses, j’ai pu voir le bullshit sur la privacy et la soutenabilité environnementale. Si d’un point de vue social et économique, Google est OK ; il n’est clairement pas soutenable sur les aspects sociétaux.
Quand ce que tu fais n’est plus raccord avec tes convictions, que tu te sens enfermé dans un système fermé où tu ne peux que perpétuer ce truc qui ne va pas, tu te rends compte qu’on ne peut pas changer les choses de l’intérieur mais plutôt de l’extérieur, tu réfléchis à comment concrétiser cela.
J’avais déjà mes convictions à titre personnel mais il y a une différence entre faire sa part, et vouloir changer le monde. J’ai longtemps fait ma part, mais aujourd’hui, avec Hosterra, il y a un vrai levier pour un changement d’échelle. Je ne le fais plus tout seul, je le fais pour 100, 1000, 10000 clients.
À la base techno-solutionniste, j’ai un regret de ne m’intéresser à l’écologie que depuis 2018. C’est un sujet qui est aujourd’hui encore sous-estimé voire ignoré. Pourtant, des figures médiatisées comme le Prince Charles, le commandant Coustaud, Nicolas Hulot, Yann Arthus-Bertrand parlent écologie et lancent des alertes depuis des décennies. Tu es plus âgé, et étais déjà dans l’IT dans les années 90, début 2000. Comment percevais-tu ces messages ?
À l’époque ce sont des messages que j’entends déjà, bien-sûr, mais par d’autres figures, par exemple par Pierre Rabhi et le mouvement Colibris. Mais je me rends compte très vite que ces personnes sont « sectarisées », que derrières ces mouvements – notamment derrière la biodynamie – se trouve l’anthroposophie, un mouvement sectaire, pseudoscientifique et ésotérique…
Or, j’ai un côté matheux, j’ai besoin d’avoir des mesures pour matérialiser les idées. Ainsi, je me fais mes propres modèles de bonnes pratiques écologiques, basées sur les sciences. C’est une prise de conscience à mon rythme, avec des petits gestes du quotidien : l’alimentaire, la consommation d’eau, etc.
La naissance de mon fils en 2001 a également été un déclic pour passer à la vitesse supérieure, notamment dans les sujets IT, car c’est le milieu où j’évolue. Ça a d’ailleurs matché avec Adeo car il y avait déjà une conscience des impacts écologiques dans nos productions, mais aussi au-delà, par exemple, à l’époque, on faisait déjà très attention aux voyages en avion.
Et aujourd’hui, comment décrirais-tu le paysage de l’hébergement, classique ou vert, en Europe ou à l’étranger, et les moyens mis pour atteindre la neutralité carbone d’ici 20501 ?
Il y a ceux qui font un effort, et ceux qui n’en font aucun, et c’est peut-être 80% en Europe. À l’échelle mondiale, on est sûrement à 90% qui ne font aucun effort. Certaines optimisations environnementales permettent de faire des économies, ça peut être une motivation pour une petite part, mais l’effort sera fait pour des raisons financières, et non pas pour la neutralité carbone…
Les 20% correspondant aux bons élèves s’inscrivent dans un plan, avec des trajectoires. Infomaniak est plutôt exemplaire.
De mon côté, j’ai également des jalons, et j’essaie de tout mesurer. Toutefois, je loue mes DC et ne maîtrise donc pas toute la chaîne. Actuellement, je ne peux pas travailler sur la récupération de chaleur.
Les rapports relatifs à la pollution numérique accusent le premier tiers, or, le tiers 3 (les data centers) a un rôle primordial à jouer. Leur optimisation a un énorme impact. C’est un effet de levier, chaque DC sert des millions d’appareils. Je ne suis pas le seul à l’affirmer : Scaleway, Data Campus le disent aussi. D’ailleurs, c’est également 1 des 17 ODD2: mettre en place des infrastructures innovantes, résiliantes et durables.
« Pour moi, l’essentiel, c’est que chacun progresse en terme de sobriété, de durabilité, de frugalité, et j’essaie d’y contribuer à chaque occasion. Sinon, rien de ce que je fais avec mon entreprise n’aurait de sens. »
Pierre LANNOY / Fondateur d’Hosterra
Ce que j’aime chez Hosterra, c’est la transparence, avec des KPI en temps réél (PUE, WUE, CUE, REF, etc.). C’est très rare ! Il y aussi de la pédagogie pour vulgariser ces données et les impacts. Pourquoi n’est-ce pas plus généralisée, voire obligatoire ?
Merci de relever et d’apprécier ce travail ! D’autant que les fournisseurs ne communiquent pas forcément sur tous ces chiffres. J’ai donc développé mes propres mesures sur mes serveurs, notamment pour la consommation électrique. Une autre métrique qui me tient à coeur : l’eau. Dans la majorité des DC, on évapore des litres d’eau pour baisser la température de l’air. J’aimerai supprimer complètement ce type refroidissement et faire du free cooling sans phénomène d’évaporation.
Tant que ce n’est pas populaire, les autres hébergeurs ne feront pas d’effort de publication de chiffres, et continueront de mettre la poussière sous le tapis… On continue le « business as usual » !
C’est pourquoi les prestataires avertis, comme toi ou moi, devons continuer de sensibiliser et former les clients, les partenaires, les fournisseurs, etc.
Quelles autres innovations techniques ou organisationnelles as-tu mises en place ou ambitionnes-tu pour réduire davantage l’empreinte environnementale d’Hosterra ?
Pour réduire l’empreinte environnementale, il faut d’abord extraire le chaud, et ne pas en générer inutilement. Je t’ai parlé de free cooling. Ce n’est pas forcément faire plus, mais faire mieux, à la bonne échelle : on peut offrir un service fiable, polyvalent et transparent, sans sacrifier la planète. C’est une question d’efficience, pas seulement de technologie. Concrètement, ça veut dire repenser la taille même des data centers. Plus on veut refroidir naturellement, plus on doit réduire l’échelle : impossible de ventiler efficacement un entrepôt géant avec de l’air extérieur. C’est pour ça que je travaille à construire mes propres mini data centers, compacts, modulaires, où chaque watt consommé et chaque degré extrait sont mesurables et optimisés. Les prototypes sont déjà fonctionnels, il ne reste qu’à financer leur mise en oeuvre.
Hosterra propose d’autres services annexes : emails, stockages cloud, visio-conférence, forge (répertoire de code), etc. Comment concrétises-tu ton approche responsable dans ces services ?
Chaque service Hosterra annexe a évidemment une raison d’être et une approche responsable. On ne déploie rien tant qu’on ne peut pas en mesurer l’impact réel : par exemple, la visio-conférence est encore en version bêta, parce qu’on n’est pas satisfait de l’équilibre entre performance et empreinte environnementale. On préfère prendre le temps de bien faire plutôt que de lancer un service qui ne serait pas à la hauteur.
Au-delà de l’écologie, il y a un vrai enjeu de soutenabilité sociétale. Ça passe par le partage de la connaissance, l’open source, et le fait de rendre à la communauté. C’est aussi un engagement local : faire travailler des talents du territoire, créer de l’emploi durable, rémunérer justement. Je travaille surtout avec des externes, agences ou freelances de la région, car si je dois embaucher, je veux créer des emplois stables, utiles, épanouissants et qui permettent à chacun d’évoluer avec l’entreprise sur le long-terme. Hosterra est encore jeune. Si je fais le bilan, être à l’équilibre au bout de deux ans, c’est déjà une immense une fierté.
J’imagine que la majorité de tes clients sont déjà matures en terme d’écologie, et qu’on ne souscrit pas un service chez toi par hasard. Sans parler de green washing, t’arrive-t-il de constater chez quelques uns des injonctions maladroites ? Un site non-éco-conçu ? Des politiques de backups incohérentes ? Des propos ou des offres contradictoires ? Si oui, arrives-tu à impliquer les clients dans une démarche vertueuse plus globale et systémique, allant au-delà de l’hébergement ?
Oui, la plupart de mes clients sont déjà sensibles aux enjeux écologiques, mais il arrive encore de croiser des incohérences. Les accompagner et trouver des solutions font partie du job. D’où les services annexes d’Hosterra. Il faut vulgariser, « évangéliser », notamment les sujets techniques comme les différents systèmes de cache, ou tout simplement le green washing. Je ne peux pas me contenter d’héberger des sites. Pour moi, l’essentiel, c’est que chacun progresse en terme de sobriété, de durabilité, de frugalité, et j’essaie d’y contribuer à chaque occasion. Sinon, rien de ce que je fais avec mon entreprise n’aurait de sens.
Ça ne me dérange pas de sensibiliser et faire de la pédagogie, mais on ne se sent pas toujours écouté, ce n’est clairement pas prioritaire pour certains clients… Malheureusement…
Je comprends l’épine que tu as dans le pied avec les clients peu ou non sensibilisés. Le numérique responsable est encore actuellement un vrai défi.
Oui, pour nous, la transition est devenue une mission. Dans le numérique, c’est encore méconnu, inattendu voire surprenant. As-tu une anecdote marquante qui illustre ça ?
Récemment, Vincent Flibustier (créateur de Nordpresse, site d’actualités parodiques), un consultant belge aujourd’hui spécialisé dans la détection de fake news diffuse une affirmation complètement erronée : la trend des « Starter packs » et celle de leurs opposants écologistes ne consomment que de l’eau réutilisée, dans un circuit fermé. Selon lui, il y a trop d’idées fausses et caricaturales qui desservent la transition écologique.
C’est dingue qu’un expert de l’information relaye ce genre d’ineptie. La réalité est bien plus complexe : dans la majorité des cas, c’est de l’eau potable qui est utilisée, avec tout un processus de traitement, de transport et de consommation d’énergie derrière. Une partie de cette eau s’évapore, l’autre devient de l’eau grise à retraiter, et tout cela a un coût environnemental réel, surtout dans les zones où la ressource est rare.
En effet… Plus que dingue… Du coup, dans une optique de relayer des informations qui servent la transition, peux-tu nous partager une bonne pratique numérique, durable et simple à appliquer ?
Je vais même t’en partager 2. 1 pour des prestataires web, et 1 applicable par tout le monde.
Si tu en as la capacité technique, il faut exploiter au maximum les systèmes de cache. C’est un levier puissant et souvent sous-estimé, qui permet de réduire drastiquement la consommation de ressources côté serveur, réseaux et terminaux des utilisateurs. Je dois encore finaliser mon benchmark, mais je partagerai des chiffres et les gains concrets lors de ma prochaine conférence au WordCamp Toulouse.
Sinon, on conseille souvent de supprimer ses vieux emails. La bonne pratique est plutôt de jeter dès que possible l’email qu’on sait « inutile », dans les 2-3 mois maximum, tant qu’ils sont encore stockés dans des serveurs actifs (stockage chaud). Au-delà, ils sont archivés dans des stockages froids puis glaciers. L’impact est quasi nul, car ces dispositifs sont la plupart du temps éteints et ne consomment rien, sauf quand on vient consulter ces vieux messages.
Merci Pierre, comme toujours, un plaisir d’échanger avec toi. Où est-ce qu’on peut te retrouver ou te contacter ?
Sur mon Linkedin, Mastodon, et le support si tu es client Hosterra ! Merci à toi ! 😀
- Afin de maintenir le réchauffement climatique en dessous de 1,5°C, tel que prévu dans l’Accord de Paris, il est nécessaire de réduire les émissions de 43% d’ici 2030 et d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. Parvenir à zéro émission nette implique pour les entreprises de réduire 90 à 95% de leurs émissions et compenser durablement les 5 à 10% restants. Cela passe notamment par l’utilisation exclusive d’énergies renouvelables, l’amélioration de l’efficacité énergétique et la réduction des émissions sur l’ensemble de la chaîne de valeur. ↩︎
- En septembre 2015, les 193 États membres de l’ONU ont adopté le programme de développement durable à l’horizon 2030, intitulé « Agenda 2030 ». 17 Objectifs de développement durable (ODD) ont été fixés pour répondre à la soutenabilité de la planète : climat, biodiversité, énergie, eau, pauvreté, égalité des genres, prospérité économique, paix, agriculture, éducation, etc. ↩︎
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